Appel (Français)

La Théorie des Eléments (ET), telle que proposée dans Kaye et al. (1988 [1985], 1990) a donné lieu a une littérature riche dont le but est de caractériser les éléments, leur utilisation dans la structure syllabique et leurs possibles interactions (Angoujard 1997 ; Charette 1988, 1990, 1991 ; Harris 1990, 1994 ; Harris et Lindsey 1995 ; Scheer 1996). En parallèle de la Phonologie du Gouvernement, d’autres cadres théoriques ont développé une idée similaire d’atomes phonologiques, dont les relations sont contraintes par des opérations spécifiques, comme la Phonologie des Particules (Carvalho 1993; Schane 1984), la Phonologie de Dépendance (Anderson et Ewen 1987) et sa variante Radical CV Phonology (Hulst 1999, 2005, ms; Hulst et Weijer à paraître). La littérature mentionnée explore les possibilités offertes par les éléments pour rendre compte de phénomènes phonologiques.

La Théorie des Eléments est devenue un point central de la phonologie depuis Kaye et al. (1988 [1985], 1990). L’un des apports principaux de ET repose sur l’interprétation phonétique directe de chaque primitive, à l’inverse des traits binaires (qu’ils soient basés sur des propriétés articulatoires (Chomsky et Halle 1968) ou sur des propriétés acoustiques (Clements 1985 ; Jakobson et al. 1952 ; Jakobson et Halle 1956 ; Jakobson et Lotz 1949)). Cette idée n’est pas récente. Les trois primitives |A|, |I| et |U| correspondent aux voyelles [a, i, u] dans Anderson et Jones (1974). Ce principe a été approfondi dans le cadre de la Phonologie du Gouvernement, où : “[…] les constituants ultimes des segments phonologiques sont eux-mêmes des unités autonomes prononçables indépendamment.” (Kaye et al. 1988 [1985] : 306). Ainsi, “each and every subsegmental prime, not just those involved in the representation of vocalic contrasts, is independently interpretable.” (Harris et Lindsey 1995 : 2).

La relation entre la ‘représentation mentale’ et son interprétation conduit à deux vues contradictoires concernant le module phonétique dans une approche modulaire de la grammaire. Pour le one to one mapping (Backley 2011 ; Harris 1990 ; Harris et Lindsey 1995), les éléments sont phonétiquement interprétables à tous les stades de la dérivation. Cela implique une correspondance stricte entre une représentation phonologique et son exposant phonétique (Scheer 2014). Cependant, un ensemble non négligeable de divergences entre la phonétique et la phonologie (i.e. des formes phonétiques identiques pour des représentations mentales différentes ou vice versa) suggèrent que les aspects physiques du son n’ont pas de relation directe avec les objets phonologiques (Kaye 2005; Scheer 2014) – ce que Kaye (2005) dénomme le ‘phonological epistemological principle’. Par conséquent, les objets phonologiques étant complètement indépendants du signal acoustique, ils n’ont pas à être définis dans le but de satisfaire la composante phonétique. Ce travail est effectué par le module phonétique. Ainsi, l’une des questions essentielles concernant le statut des éléments est de savoir si seules les régularités phonologiques comptent ou si la signature phonétique des éléments doit également participer à leur définition.

Plus récemment, Backley (2011) a publié un manuel, An Introduction to Element Theory, dans le but de fournir une introduction et une vue d’ensemble des éléments et de leur utilisation. Cet ouvrage compte comme une étape importante dans le programme de recherche sur les éléments.

Cette conférence vise à étendre ce programme et explorer de nouvelles directions de recherche. L’objectif principal est de réévaluer des questions empiriques et théoriques qui ont été implicitement prises pour acquises, en accordant une attention particulière à :

  • la relation avec la phonétique,
  • l’universalité,
  • le statut tête/dépendant,
  • l’asymétrie entre |I| et |U|,
  • les opérations possibles sur les primitives et
  • l’éligibilité d’un ensemble restreint d’éléments.

Le nombre de primitives qui peuvent caractériser les segments varie selon les auteurs. Alors que de nouveaux éléments peuvent être introduits pour rendre compte de phénomènes spécifiques (par exemple, |B| pour la labialité et l’arrondissement en contraste avec |U| pour la vélarité (Scheer 1999)), ET a initialement la volonté de restreindre le nombre d’unités phonologiques afin d’éviter la sur-génération. En ce sens, Kaye et al. (1988 [1985], 1990) ont utilisé le charme et les paliers qui contraignent les fusions possibles. Dans la même optique, Nasukawa (1997) propose d’utiliser la seule primitive |N| pour exprimer la nasalité et le voisement, rendant l’utilisation de |L| redondante. Plus récemment, le Modèle à contours proposé par Carvalho (2002, 2008, 2014) ainsi que la Phonologie du Gouvernement 2.0 (GP 2.0 – Pöchtrager (2006) et Pöchtrager et Živanović (2010)) questionnent la nécessité de primitives spécifiques pour les consonnes : dans une perspective autosegmentale où structure et mélodie sont indépendantes, les segments, qu’ils soient vocaliques ou consonantiques, doivent être composés des mêmes primitives. En d’autres termes, les propriétés spécifiques des consonnes ne sauraient être exprimées par un contenu mélodique particulier. Par conséquent, dans la lignée de Jensen (1994), ces modèles proposent d’encoder les propriétés laryngales telles que l’aspiration et l’occlusion directement dans la structure syllabique.

A l’inverse des traits binaires, les éléments permettent de considérer les segments comme des ensembles organisés : Kaye et al. (1988 [1985], 1990) développent la notion de tête pour indiquer la proéminence d’un élément parmi un ensemble de primitives. Cela permet de distinguer des segments ayant le même contenu. La notion de tête est reprise dans des travaux postérieurs tels que Backley (2011) et Backley et Nasukawa (2009a,b), où, cette fois, des éléments seuls (c’est-à-dire non combinés) peuvent acquérir ce statut. Les cadres contemporains tels que la GP 2.0 et la Phonologie sans-précédence (Nasukawa 2011, 2014, 2015, 2016 ; Onuma 2015) proposent de réinjecter de la structure dans les segments avec une notation inspirée de X-bar. Les têtes sont toujours présentes mais ont un rôle fonctionnel : elles projettent la structure segmentale et accueillent la mélodie. La ‘proéminence phonétique’ peut être représentée de différentes façons : par exemple, dans GP 2.0, à l’instar de Schane (1984), |A| peut être dupliqué afin de renforcer sa participation, tandis que la Phonologie sans-précédence utilise des éléments ‘racines’, dont la qualité détermine la couleur principale des segments.

Le statut de |A| en tant que primitive mélodique soulève des discussions : d’un côté, Pöchtrager (2016) et Pöchtrager et Živanović (2010) souligne le comportement particulier de |A|, qui à l’inverse de |I| et |U|, semble ne jamais se propager, mais plutôt, fournir de l’espace aux segments adjacents. D’un autre côté, des phénomènes tels que le r-linking (Backley 2011) et la pharyngalisation sont analysés comme de la propagation de |A|, et, de fait, soutiennent l’hypothèse de |A| comme primitive élémentaire. On constate, par ailleurs, un déséquilibre entre les mélodies |I| et |U| : alors que la palatalisation est un processus commun à travers les phonologies (transmission de |I|), la labialisation, ou la transmission de |U|, est plus rare. Plus surprenant encore, les deux primitives provoquent de l’harmonie, mais rarement simultanément (Pöchtrager 2006, 2010).

Les sujets mentionnés ci-dessus sont ouverts et nous invitons les participants à proposer une réflexion et des critiques concernant ces axes généraux, ainsi que toute autre question qui relève d’ET.

Références

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